À Venise, les grands hôtels occupent souvent d’anciens palais, des demeures historiques ou des bâtiments directement inscrits dans le tissu monumental de la ville. Le Cipriani a suivi une autre voie. Lorsqu’il ouvre en 1958 sur la Giudecca, il ne cherche pas à reproduire les codes du Danieli ou du Gritti. Giuseppe Cipriani imagine au contraire un refuge à l’écart du centre, installé sur plusieurs hectares de terrain et accessible en quelques minutes de bateau depuis la place Saint-Marc. Cette position, longtemps perçue comme excentrée, allait devenir l’un de ses principaux atouts.
Giuseppe Cipriani connaissait déjà intimement la sociabilité vénitienne. Il avait créé le Harry’s Bar en 1931, adresse devenue en quelques années un point de rencontre pour une clientèle internationale mêlant artistes, écrivains, aristocrates et voyageurs fortunés. Au milieu des années 1950, alors que le tourisme se développe rapidement à Venise, il choisit de prolonger cet univers dans un hôtel capable d’offrir davantage d’espace, de calme et d’intimité.

Le terrain retenu se trouve à la pointe de la Giudecca, sur une zone alors beaucoup moins recherchée qu’aujourd’hui. L’endroit avait notamment été occupé par un chantier naval et restait éloigné des circuits touristiques. Le financement du projet est assuré en grande partie par trois héritières de la famille Guinness, qui deviennent actionnaires majoritaires et disposent chacune de leur propre suite. L’hôtel ouvre finalement en 1958, avec une proposition inhabituelle pour Venise : séjourner face à la ville plutôt qu’en son centre.
La Giudecca comme refuge
Cette distance a largement façonné l’identité du Cipriani. La navette privée permet de rejoindre Saint-Marc en quelques minutes, mais une fois revenu sur la Giudecca, le rapport à la ville change complètement. Les façades serrées, les ruelles et le mouvement permanent du centre historique laissent place aux jardins, aux terrasses et aux vues dégagées sur la lagune. Le séjour prend davantage des allures de villégiature, tout en conservant Venise à portée de bateau.
Ce positionnement donne au Cipriani une identité très différente de celle des grands hôtels installés directement dans le centre historique. Ici, l’espace joue un rôle essentiel. Les jardins permettent de prolonger la journée à l’extérieur, les terrasses ouvrent largement sur la lagune et les déplacements en bateau deviennent une composante naturelle du séjour. On peut passer quelques heures à Saint-Marc, revenir déjeuner sur la Giudecca puis repartir plus tard vers le Lido ou une autre île.
L’âge d’or du Cipriani
Cette formule trouve rapidement son public. À partir des années 1960, l’hôtel devient l’une des adresses associées à la vie mondaine internationale qui accompagne l’âge d’or de la dolce vita. La proximité du Lido et de la Mostra de Venise contribue également à installer le Cipriani dans le paysage du cinéma. Sophia Loren, Cary Grant, Catherine Deneuve, Vanessa Redgrave, Ingrid Bergman, Richard Burton et Elizabeth Taylor figurent parmi les personnalités qui y ont séjourné, aux côtés de figures de la mode comme Yves Saint Laurent ou Hubert de Givenchy.

La liste s’allongera au fil des décennies, avec notamment George Clooney, Sharon Stone, Angelina Jolie, Brad Pitt, Steven Spielberg ou Paul McCartney. La dimension politique n’est pas absente de cette histoire : Jimmy Carter, Mikhaïl Gorbatchev, François Mitterrand ou Jacques Chirac comptent également parmi les anciens hôtes, tandis qu’en 1987 les dirigeants réunis pour le sommet du G7 posent dans les jardins de l’hôtel.
Cette fréquentation a beaucoup contribué à la légende du lieu, mais elle n’en constitue pas l’unique ressort. Le Cipriani est devenu durablement associé à une certaine manière de séjourner à Venise : plus discrète, plus résidentielle, avec suffisamment de distance pour préserver une forme d’intimité sans renoncer à la ville.
Une piscine devenue signature
L’un des éléments les plus caractéristiques du Cipriani apparaît quelques années après son ouverture. En 1966, Giuseppe Cipriani acquiert un terrain adjacent et y fait construire une vaste piscine chauffée de 33 mètres sur 13,5. À Venise, où les grands espaces extérieurs sont rares et où l’architecture reste largement contrainte par l’eau et la densité urbaine, l’installation est alors tout à fait inhabituelle.

La piscine contribue surtout à donner à l’établissement une atmosphère inhabituelle pour Venise. Autour de l’eau, les jardins, les terrasses et le Bar Gabbiano composent un décor qui se rapproche davantage d’un resort méditerranéen que d’un palace urbain. On peut y passer une partie de l’après-midi sans éprouver le besoin de revenir immédiatement vers San Marco, alors même que les campaniles et les coupoles de la ville restent visibles de l’autre côté de la lagune.
Cette impression de retraite se prolonge dans le reste du domaine. Le court de tennis en terre battue, les jardins privés et les embarcations mises à disposition des hôtes donnent au Cipriani une dimension presque résidentielle. L’hôtel dispose notamment de Shirley, son bateau en acajou, qui peut emmener jusqu’à dix passagers vers Murano, Burano ou d’autres îles de la lagune.
De l’Orient-Express à Belmond
L’histoire du Cipriani prend une autre dimension au milieu des années 1970. Giuseppe Cipriani se retire progressivement de l’établissement et les héritières Guinness vendent l’hôtel à James B. Sherwood, homme d’affaires américain et client régulier. Cette acquisition marque le début du groupe qui deviendra Orient-Express Hotels, puis Belmond.
Quelques années plus tard, Sherwood relance également le voyage ferroviaire de luxe entre Londres, Paris et Venise avec le Venice Simplon-Orient-Express. Le Cipriani se retrouve ainsi associé à un nouvel imaginaire du voyage européen, dans lequel le trajet et la destination participent d’une même expérience. L’hôtel n’est donc pas seulement devenu l’une des adresses emblématiques de Belmond : il fait partie des lieux autour desquels le groupe s’est construit.
L’établissement continue ensuite de s’agrandir. En 1991, le Palazzo Vendramin est intégré au domaine après son rachat par Orient-Express. Séparé du bâtiment principal par le jardin Casanova, il offre un cadre plus intime et des vues particulièrement ouvertes sur la lagune et la ville.

Aujourd’hui, le Cipriani compte 55 chambres, 20 suites et quatre suites Signature. Les intérieurs puisent largement dans le vocabulaire décoratif vénitien, avec notamment le verre de Murano, les étoffes et les références au XVIIIe siècle. Une partie de l’intérêt du séjour tient cependant moins à la décoration qu’à la manière dont les chambres s’ouvrent sur le domaine, les jardins ou la lagune.
Les espaces extérieurs jouent ici un rôle presque aussi important que les salons. Roses, jasmins et glycines ponctuent les cours et les allées, tandis que le jardin Casanova relie plusieurs parties du domaine. Cette végétation, assez rare dans l’hôtellerie vénitienne de ce niveau, renforce l’impression de séjourner dans une propriété à part entière plutôt que dans un hôtel simplement posé au bord de l’eau.
Venise à table
La restauration prolonge cette relation constante avec la ville.
Oro constitue aujourd’hui la table la plus ambitieuse du Cipriani. Installé face à la lagune et repensé par Peter Marino, le restaurant est dirigé par la cheffe Vania Ghedini, sous la direction créative de Massimo Bottura. Le Guide Michelin y distingue une cuisine italienne contemporaine et créative, servie dans une salle largement ouverte sur l’eau.

À déjeuner, l’expérience ORO Luce privilégie une approche plus lumineuse et plus directe, tandis que le dîner développe une lecture plus sophistiquée du répertoire vénitien. La vue participe naturellement à l’expérience : depuis les tables, la ville reste présente en arrière-plan, sans l’agitation du centre.
Le Cipriani ne se résume cependant pas à sa table étoilée. Le Cip’s Club propose un cadre plus décontracté au bord de la lagune, avec Saint-Marc en ligne de mire. Il Porticciolo accompagne davantage les journées autour de la piscine, tandis que le Bar Gabbiano prolonge l’après-midi avec cocktails et service en terrasse. L’ensemble comprend quatre restaurants et trois bars, suffisamment pour que l’hôtel puisse se vivre comme une destination en lui-même.
Le Bellini occupe naturellement une place particulière dans cet univers. Créé par Giuseppe Cipriani au Harry’s Bar, le cocktail accompagne depuis longtemps la mythologie familiale et vénitienne. Au Cipriani, il retrouve un décor qui lui correspond particulièrement bien, servi face à San Giorgio Maggiore et aux silhouettes du centre historique.
Le bar possède également sa propre anecdote liée au cinéma. George Clooney et le chef barman Walter Bolzonella y ont imaginé le Buona Notte, un cocktail baptisé en référence à Good Night, and Good Luck. L’histoire rejoint assez naturellement celle du lieu, où le cinéma et l’hôtellerie se croisent depuis plusieurs générations.
Un art de vivre au bord de la lagune
Le poids de cette histoire n’a pas empêché l’hôtel de se transformer. Oro, le Palazzo Vendramin, le Cip’s Club ou les anciens Granaries of the Republic ont progressivement élargi le domaine, tandis que plusieurs campagnes de rénovation ont actualisé les chambres et les espaces communs.
Le Dior Spa Hotel Cipriani s’inscrit dans cette évolution. Installé au milieu des jardins, il apporte une dimension supplémentaire à une offre déjà largement tournée vers le temps long et la vie sur place. Le spa complète une proposition qui associe désormais hébergement, gastronomie, bien-être, piscine, tennis et accès privé à la lagune.
Le rapport à l’eau reste d’ailleurs omniprésent. La navette fluviale rejoint la place Saint-Marc en environ cinq minutes et permet de passer très facilement d’une promenade dans le centre historique à un déjeuner sur la Giudecca. Les bateaux privés ouvrent quant à eux la possibilité d’explorer Murano, Burano ou les parties plus calmes de la lagune.
Cette circulation constante évite que l’isolement du Cipriani ne devienne une contrainte. Il est suffisamment éloigné pour offrir une véritable rupture, mais jamais réellement séparé de Venise.
Plus de soixante-cinq ans après son ouverture, l’hôtel reste ainsi difficile à comparer directement aux autres grandes adresses de la ville. Le Danieli, le Gritti ou les palais du Grand Canal s’inscrivent pleinement dans la matière historique de Venise. Le Cipriani fonctionne davantage comme une retraite située en bordure de la ville, avec assez d’espace pour développer une vie propre autour de ses jardins, de sa piscine, de ses restaurants et de la lagune.
Son histoire avec le cinéma, la mode et la jet-set a largement nourri sa réputation, mais elle n’est plus aujourd’hui la seule raison de s’y intéresser. Le Cipriani continue surtout à proposer une forme de séjour devenue difficile à reproduire à Venise : vivre la ville tout en conservant la possibilité de s’en retirer, puis la retrouver quelques minutes plus tard en traversant simplement l’eau.


