À l’origine, quatre amis — Antoine Gravouil, Olivier Carsoule, Éric Lafon et Jean Dujardin — réunis par une même passion pour le rye whisky. Un soir d’été, l’idée finit par s’imposer : plutôt que continuer à chercher ailleurs les whiskies qu’ils aiment, pourquoi ne pas produire leur propre rye en France ?
Quelques mois plus tard, le projet prend corps à Bordeaux. Aventure s’installe dans un chai urbain et fait du seigle son unique terrain d’expression. La maison, lancée fin 2025, revendique aujourd’hui une place singulière dans le paysage français : celle d’une distillerie entièrement dédiée au rye whisky.
Le choix du lieu compte presque autant que celui de la céréale. Installé dans un ancien chai bordelais, le site joue avec une esthétique assez brute : pierre, acier, fûts, lumière basse et volumes industriels. L’ensemble garde quelque chose du Bordeaux marchand et portuaire, tout en se rapprochant davantage dans son esprit des distilleries craft nord-américaines que de l’image très codifiée des grandes maisons de whisky.
La philosophie de production suit la même logique. Le seigle est français et issu de l’agriculture biologique ; les whiskies sont brassés, distillés, vieillis et embouteillés à Bordeaux. Le chai, volontairement non climatisé, profite des amplitudes thermiques naturelles pour favoriser les échanges entre le bois et le spiritueux pendant le vieillissement.
Le rye comme fil conducteur
Le choix du seigle n’est pas anodin. Avant que le bourbon ne s’impose largement dans l’imaginaire américain, le rye occupait une place centrale dans l’histoire du whisky aux États-Unis. Son profil reste très identifiable : plus sec, plus épicé, souvent plus nerveux, avec une structure qui se prête particulièrement bien au travail du bois et aux cocktails.
Chez Aventure, cette personnalité devient un point de départ plutôt qu’un modèle à reproduire. La maison cherche moins à copier un rye américain classique qu’à construire une expression française du genre, avec ses propres céréales, son environnement bordelais et des élevages choisis pour modifier sensiblement le caractère du distillat.
Cette approche apparaît clairement dans NOMAD, la collection expérimentale lancée par la maison. Le principe est simple : partir d’un même rye 100 % seigle bio français malté, puis observer son évolution dans des fûts très différents.
Trois fûts pour trois visages du seigle
La première série NOMAD réunit trois élevages particulièrement éloignés : Imperial Stout, rhum et mezcal.

Le Single Cask Ex Imperial Stout passe 37 mois dans un ancien fût de bière de la brasserie Pophin. Le profil annoncé évolue vers le cacao, le café fraîchement torréfié, le chocolat noir, les fruits noirs et les céréales grillées. La production est limitée à 312 bouteilles, à 46,4 %, proposées 79 euros.
Le Single Cask Ex Rhum reste 36 mois dans un ancien fût de Bordeaux Distilling Co. Le registre se fait plus rond, avec des notes de vanille, de caramel, de bois et d’épices douces. Cette version titre 51,3 %, avec 244 bouteilles annoncées à 89 euros.
La troisième cuvée est élevée pendant 52 mois dans un ancien fût de mezcal Koch, en provenance d’Oaxaca. Le rye y prend un profil plus végétal et herbacé, avec des notes d’agave fumé et une finale plus tendue. Seulement 165 bouteilles sont prévues, à 48,2 %, pour 109 euros.
La nouvelle collection expérimentale et éphémère de single casks, produits en quantités limitées et numérotées, est à acheter sur la boutique en ligne de la maison.
L’ensemble montre surtout à quel point le fût peut modifier le profil d’un même distillat. Le stout pousse vers le torréfié, le rhum vers davantage de rondeur, le mezcal vers le fumé et le végétal. NOMAD est donc moins une collection figée qu’une succession d’expériences autour du seigle, appelée à évoluer avec de nouveaux fûts et de nouvelles maturations.
Une distillerie qui se visite
Maison Aventure ne se limite cependant pas à son chai et à ses bouteilles. Elle cherche aussi à faire de la dégustation une partie intégrante du projet.
L’expérience proposée sur place repose sur une dégustation de dix whiskies sélectionnés pour leur diversité : huit références internationales provenant notamment d’Écosse, du Japon, d’Irlande et des États-Unis, auxquelles s’ajoutent deux expressions de la maison. L’objectif est de parcourir plusieurs grandes familles aromatiques et de comprendre l’influence du grain, du type de fût ou encore du temps de vieillissement.
La dégustation se fait à l’aveugle. Aucun nom, aucune étiquette ni indication de prix ne viennent orienter le jugement. Chaque participant consigne ses impressions — nez, bouche, finale, hypothèse sur l’origine — avant que les bouteilles ne soient révélées à la fin de la séance.
Ce parti pris donne à l’expérience une dimension plus intéressante qu’une simple visite de distillerie. On passe du rye américain aux whiskies japonais, des expressions tourbées aux profils plus doux, avec la possibilité de replacer ensuite les whiskies d’Aventure dans un ensemble beaucoup plus large.
L’expérience est réservable en ligne et annoncée à 249 euros et comprend également 20 cl du whisky préféré du participant à emporter.
Dans un univers où le whisky est encore souvent présenté à travers les codes de l’héritage et de la tradition, Maison Aventure adopte une approche plus libre. Une maison jeune, un chai urbain, un vrai travail sur le seigle et une volonté de faire goûter avant de faire croire.
Et c’est probablement ce qui la rend intéressante à suivre.
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